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Le "Grand Ouest" a un précédent : le Grand Est de Jules Ferry.

Natif de Saint-Dié dans les Vosges, Jules Ferry est connu pour avoir fait voter la loi sur l'enseignement obligatoire et gratuit1 (son nationalisme identitaire est moins apprécié, qui le fit réserver cet enseignement à seule la langue française, notamment pour faciliter la mobilité de la force de travail et l'unification du marché français).

Il est très connu aussi pour avoir fortement et militairement engagé la France sur la voie de la colonisation, notamment en Asie du sud-est (conquête du Tonkin), et avoir justifiée cette politique à la fois par l'intérêt économique de la France (lire attentivement la carte !) et la supériorité de la civilisation française sur les civilisations inférieures.

On lira plus bas à ce sujet la belle réponse que lui fit Clemenceau à la Chambre des Députés (appellation à l'époque de l'Assemblée nationale), le 30 juillet 1885. Cette lecture a contribué à améliorer ma vision du "Père La Victoire".

Tout cela m'a conduit à attribuer à Jules Ferry la paternité d'un "Grand Est" colonial qui n'est pas sans rappeler d'autres projets.

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(1) - Une première loi avait toutefois été votée en 1793.

Georges Clemenceau
répond
au discours de Jules Ferry
sur la colonisation

(Chambre des Députés, 30 juillet 1885)

M. Georges Clemenceau :

Messieurs, à Tunis, dans l'Annam, au Congo, à Madagascar, partout… et ailleurs, nous avons fait et nous ferons des expéditions coloniales ; nous avons dépensé beaucoup d'argent et nous en dépenserons plus encore ; nous avons fait verser beaucoup de sang français et nous en ferons verser encore. On vient de nous dire pourquoi. Il était temps ! (…)

Au point de vue économique, la question est très simple ; pour Monsieur Ferry (…) la formule court la rue : "Voulez-vous avoir des débouchés ? Eh bien, faites des colonies!, dit-on. Il y aura là des consommateurs nouveaux qui ne se sont pas encore adressés à votre marché, qui ont des besoins ; par le contact de votre civilisation, développez ces besoins, entrez en relations commerciales avec eux ; tâchez de les lier par des traités qui seront plus ou moins bien exécutés." Voilà la théorie des débouchés coloniaux. (…)

Lors donc que pour vous créer des débouchés, vous allez guerroyer au bout du monde, lorsque vous faites tuer des milliers de Français pour ce résultat, vous allez directement contre votre but : autant d’hommes tués, autant de millions dépensés, autant de charges nouvelles pour le travail, autant de débouchés qui se ferment (Nouveaux applaudissements) (…).

"Les races supérieures ont sur les races inférieures un droit qu'elles exercent, ce droit, par une transformation particulière, est en même temps un devoir de civilisation".

Voilà en propres termes la thèse de M. Ferry, et l'on voit le gouvernement français exerçant son droit sur les races inférieures en allant guerroyer contre elles et les convertissant de force aux bienfaits de la civilisation. Races supérieures ! Races inférieures, c'est bientôt dit ! Pour ma part, j'en rabats singulièrement depuis que j'ai vu des savants allemands démontrer scientifiquement que la France devait être vaincue dans la guerre franco-allemande parce que le Français est d'une race inférieure à l'Allemand. Depuis ce temps, je l'avoue, j'y regarde à deux fois avant de me retourner vers un homme et vers une civilisation, et de prononcer : homme ou civilisation inférieurs. (…)

"Ma politique, c'est la théorie, non pas du rayonnement pacifique, mais du rayonnement par la guerre. Ma politique, c'est une succession d'expéditions guerrières aux quatre coins du monde. Ma politique, c'est la guerre !" (Ferry)

Non pas la guerre en Europe – je ne veux pas donner aux paroles de monsieur Jules Ferry un sens et une portée qu'elles n'ont pas -, mais enfin, la politique qu'il nous a exposée, c'est une série d'expéditions guerrières en vertu desquelles on fera plus tard des actes commerciaux profitables à la nation conquérante. (…) Mais nous dirons, nous, que lorsqu'une nation a éprouvé de graves, très graves revers en Europe, lorsque sa frontière a été entamée, il convient peut-être, avant de la lancer dans des conquêtes lointaines, fussent-elles utiles – et j'ai démontré le contraire – de bien s'assurer qu'on a le pied solide chez soi et que le sol national ne tremble pas/

Tag(s) : #Politique

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