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Christian Troadec suggère-t-il de dégonfler aussi les roues arrière ?

Dans une déclaration récente1, Christian Troadec, dont j'apprécie l'engagement pour la  Bretagne et sa réunification, reprend à son compte, comme trop de militants bretons, une interprétation erronée de ce que certains appellent la "fracture Est-Ouest" de la Bretagne.

Partant  de données justes mais incomplètes, un certain nombre de commentateurs de la situation économique et sociale de la Bretagne débouchent sur des propositions qui n'ont aucune chance de l'améliorer.

Les données justes sont des constats d'écarts d'évolution entre l'ouest et l'est de la Bretagne, encore qu'il serait généralement plus juste de relever des écarts entre la Bretagne urbanisée  - y compris pour partie sa frange littorale - et la Bretagne rurale. L'évolution de Brest, Quimper, Lorient ou Saint-Nazaire, malgré certaines fragilités  est plus proche de celle de la région de Nantes ou de Rennes que de celles des zones essentiellement rurales qui courent de Châteaulin à Châteaubriant et exemplairement celle du Poher (pays de Carhaix).

On peut à bon droit parler de fracture quand on observe la dépopulation, le vieillissement et la baisse d'activité dans cette dernière et, à l'inverse, la vitalité démographique et économique de la première.

Mais une présentation trop courante de ces données, notamment dans la presse - même spécialisée - donne à penser que ces différences d'évolution résultent d'un transfert de population et d'activités de l'une à l'autre. Or un tel transfert est dans la réalité assez marginal. Les migrations entre départements bretons sont en effet devenues modestes et surtout elles sont relativement équilibrées, en nombre sans doute plus qu'en âges, c'est vrai.

La première illustration en fin d'article montre les soldes migratoires de la Loire-Atlantique2 avec les principaux départements concernés. Les arrivées ou retours d'Île-de-France contribuent plus que les autres départements bretons au solde migratoire positif du département, dont les échanges avec le Maine-et-Loire et la Vendée sont les plus importants en volume global; la facilité des communications et le découpage de l'information régionale jouant sans doute dans cette situation un rôle non négligeable.

L'illustration suivante est une projection prévisionnelle qui prolonge l'équilibre dans la croissance de la population de la Loire-Atlantique entre le solde migratoire positif et le solde naturel (excédent des naissances sur les décès).

En contrepoint, la troisième illustration représente l'évolution démographique de la petite commune de Plijidi (Plésidy) dans les Côtes-d'Armor, très représentative de l'évolution démographique des communes de la Bretagne rurale intérieure3.

Ces trois premières illustrations mettent en lumière que l'origine de la fracture est-ouest de la Bretagne n'est que faiblement due à un transfert d'activités ou de population en provenance de la Bretagne intérieure rurale, mais à la perte de vitalité qui a frappé cette dernière entre 1840 et 1960 du fait de l'émigration vers la côte d'abord puis surtout vers la région parisienne et les activités plus difuses comme l'armée, la marine, la poste, le chemin de fer, l'éducation nationale, ...et aussi les missions catholiques, qui ont recruté des milliers de jeunes Bretons. Plus d'un million de jeunes en âge de produire et de se reproduire ont quitté la Bretagne pendant cette période.

Le cas de Plijidi est particulièrement éclairant sur les conséquences de cette émigration, si on veut bien se souvenir que la même période à vu de nets progrès en matière d'hygiène et de santé, ce qui a réduit fortement la mortalité infantile et augmenté l'espérance de vie. Ces progrès auraient dû normalement se traduire par une forte augmentation de la population. Or on constate près d'un siècle de stabilité apparente suivie d'un effondrement autour du milieu du 20ème siècle.

L'importance de l'émigration a  en fait été longtemps camouflée par la baisse de la mortalité infantile et l'allongement de la durée de la vie, jusqu'au moment où les départs de jeunes ont trop affaibli la composante naissances de cette stabilité apparente alors que les décès ne pouvaient pas suivre la même pente. D'où le vieillissement et la baisse d'activité, que le retour fréquent de retraités, s'il peut à son tour faire illusion sur le rythme du décrochage de la Bretagne intérieure, ne le corrige pas vraiment.

C'est donc à ce long décrochage provoqué par l'émigration, elle-même due à la centralisation échevelée des transports au bénéfice de l'Île-de-France, qu'il faut imputer les écarts constatés aujourd'hui et qui s'auto-accentuent. Démographiquement, la Bretagne ne s'est pas remise de cette saignée, aggravée par la première guerre mondiale, alors que la Bretagne urbaine, moins touchée par l'émigration, a relativement mieux conservé sa jeunesse et sa capacité de création, et par suite son attractivité.

Tirer du constat des écarts l'idée de les réduire en freinant le dynamisme des zones les plus actives est une fausse bonne idée, dont le résultat serait davantage le partage du décrochage que celui du dynamisme.

Si l'on veut diffuser ce dernier, la bonne idée est de corriger le mal à sa source, c'est à dire d'en finir aussi vite que possible avec la centralisation des transports. Tant que les transversales bretonnes seront sacrifiées à l'accélération des liaisons radiales (avec Paris), il sera vain d'espérer cette diffusion intérieure du dynamisme. La quatrième illustration de fin d'article, tirée de la géographie numérique de la Bretagne de Skol Vreizh, peut aider efficacement à comprendre le mécanisme de l'engrenage négatif qu'il s'agit d'enrayer. La cinquième illustre le fait que l'accélération des relations avec Paris bénéficie beaucoup plus à Paris qu'aux villes dont elle se rapproche à bon compte (avec financement public central et local).

En ralentissant le financement des liaisons transversales nord-sud de la Bretagne pour privilégier le passage à la grande vitesse de la liaison TGV entre Le Mans et Rennes, le Conseil régional de la Bretagne résiduelle a dégradé relativement la desserte du Finistère, qui n'a guère de perspective sérieuse pour sortir de l'engrenage qui le tient depuis 1965 (cinquième illustration finale).

____________________

(1) - relative au projet de ND-des-Landes, qu'il ne démolit pas mais juge de nature à accentuer la fracture Est-Ouest de la Bretagne, qui est le vrai sujet de cet article.

(2) - des données comparables sur l'Ille-et-Vilaine me manquent.

(3) - mais ce schéma se retrouve souvent en Loire-Atlantique, jusqu'au portes de Nantes pour la période antérieure à la deuxième guerre mondiale, comme on peutle constater à l'examen des courbes démographiques de Mouzeil et même de Saint-Herblain.

Meesure et représentation des principaux échanges migratoires de la Loire-Atlantique entre 2007 et 2012

Meesure et représentation des principaux échanges migratoires de la Loire-Atlantique entre 2007 et 2012

La répartition prévisible des facteurs d'évolution démographique de la Loire-Atlantique

La répartition prévisible des facteurs d'évolution démographique de la Loire-Atlantique

Évolution démographique de Plijidi (plésidy)

Évolution démographique de Plijidi (plésidy)

Effet relatif d'éloignement entre Brest et de son environnement dû à l'accélération prioritaire des relations avec Paris (l'effet est similaire pour les autres extrémités de lignes TGV), mais l'exemple de Brest met en lumière les conséquences de cette politique en Bretagne.

Effet relatif d'éloignement entre Brest et de son environnement dû à l'accélération prioritaire des relations avec Paris (l'effet est similaire pour les autres extrémités de lignes TGV), mais l'exemple de Brest met en lumière les conséquences de cette politique en Bretagne.

L'accélération des liaisons avec Paris profite beaucoup plus à Paris qu'aux territoires concernés

L'accélération des liaisons avec Paris profite beaucoup plus à Paris qu'aux territoires concernés

Si les roues avant son dégonglées, on ne répare pas en dégonglant aussi les roues arrière

Si les roues avant son dégonglées, on ne répare pas en dégonglant aussi les roues arrière

Tag(s) : #Economie, #Société, #Démographie, #Centralisation

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