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La Fête de la Fédération du 14 juillet 1790.

La Fête de la Fédération du 14 juillet 1790.

Perçu depuis longtemps comme une fête républicaine, le 14 juillet est pourtant clairement, à l'origine, une célébration nationale1 de la monarchie constitutionnelle.

L'actuelle fête nationale (depuis 1880) ne commémore pas la prise de la Bastille, mais la Fête de la Fédération organisée le 14 juillet 1790 sur le Champ de Mars à Paris, en présence de la famille royale, des députés de la première Assemblée nationale (Constituante), de 100 000 patriotes "fédérés" venus de tous les départements et - détail significatif on va le voir - des délégués fédérés de la Garde nationale et de plusieurs centaines de milliers de Parisiens.

Après une messe solennelle célébrée sur l'autel de la Patrie par l'évêque (athée) Talleyrand entouré de 300 prêtres, la foule entend les serments de fidélité à la Constitution successivement prononcés par La Fayette, commandant de la Garde nationale de Paris, par le marquis de Bonnay qui préside alors la Constituante, et enfin par le Roi.

Dans cette cérémonie minutieusement réglée, une présence de premier plan surprend au premier abord, celle de la Garde nationale : elle ne représente ni le peuple, représenté par le président de l'Assemblée Constituante, ni le Roi, représenté par lui-même pour accepter la Constitution.

Héritière des Gardes bourgeoises constituées sous l'ancien régime dans certaines villes en vue du maintien de l'ordre, la Garde nationale a vu elle aussi adhérer essentiellement des membres de familles aisées. Cette particularité connue, le discours de La Fayette l'explicite sans langue de bois.

Loin de se contenter d'un simple serment de fidélité à la Constitution, le commandant de la Garde nationale jure notamment de "protéger la sécurité des personnes et des propriétés, la circulation des grains et subsistances2, la perception des contributions publiques sous quelque forme qu'elles existent".

La Fête de la Fédération peut bien apparaître comme un temps d'équilibre instable entre le Roi et la bourgeoisie, mais c'est au détriment de deux grands perdants : la noblesse émigrée et plus encore les paysans révolutionnaires, sommés de répondre aux besoins alimentaires des villes et de respecter les châteaux et les "droits" injustes contre lesquels ils avaient pris les armes.

En Loire-Inférieure par exemple, où les négociants et armateurs négriers sont nombreux et influents parmi les Amis de la Constitution, c'est l'un des leurs, Deurbroucq, qui est appelé à commander la Garde nationale chargée de réprimer les soulèvements ruraux. Et leur conseiller juridique en matière de traite et d'esclavage n'est autre que l'avocat rennais Le Chapelier, grande figure du Club breton puis de la Constituante ! Étonnante "Révolution"...

On ne s'étonnera pas des craintes suscitées dans la capitale par la perspective de voir se réunir dans ses murs les délégués des bourgeoisies provinciales pour la plupart hostiles aux menées centralistes de la Commune de Paris et de ses alliés. Saint-Just fait de ces craintes celles de l'Assemblée nationale qui, selon lui, "ne vit pas sans inquiétude une députation innombrable l'environner ; elle devait être formée d'esprits remuants ; les préjugés, les mécontentements et les jalousies particulières des provinces allaient inonder la capitale".

Faute de pouvoir empêcher cette manifestation animée par l'idée de fédération, et précédée au cours des mois précédents de manifestations fédératives dans les provinces, les centralistes s'emploient à l'instrumentaliser. Le choix à leur instigation3 de la date du 14 juillet permet de donner du crédit au prétendu rôle directeur de Paris dans le déclenchement de la Révolution et paraît justifier sa prétention à en conduire les développements.

Depuis lors, les historiens jacobins rivalisent d'empressement à servir la soupe frelatée d'une prise de la Bastille qui aurait donné aux villes et campagnes du Royaume le signal de départ d'une Révolution pourtant commencée dans beaucoup d'entre elles depuis des mois, voire des années4 !

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(1) - Au sens de l'époque, plus social que politique.

(2) - Au coeur de cette préoccupation, on peut lire la volonté d'assurer en toutes circonstances les approvisionnements de la capitale, déjà exprimée le 5 novembre précédent par Dupont de Nemours devant la Constituante pour justifier le statut dérogatoire de Paris. Ce souci débouchera plus tard sur la desserte prioritaire centralisée de Paris au détriment des transversales et l'attractivité croissante de la région parisienne, clé de sa croissance économique et démographique.

(3) - Mais officiellement par l'Assemblée Constituante avec l'aval de La  Fayette, homme de confiance du Roi.

(4) - Sans remonter plus haut ni aller plus loin, de nombreuses communes bretonnes avaient accompli leur révolution municipale dans les derniers mois de 1788.

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Sources historiographiques :

On se reportera avec profit à une brochure que j'ai plusieurs fois citée dans d'autres acticles :

Wolfgang Geiger : Paris Accapareur - Pour une déparisianisation de la Révolution française - Ar Falz, 1989.

Site Herodote : https://www.herodote.net/14_juillet_1790-evenement-17900714.php

 

 

Tag(s) : #Histoire, #Centralisation, #Politique

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