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On pourra retrouver en plus développé plusieurs éléments de cet article dans le n° 37 de Place Publique, édition de Nantes
(Place de Bretagne, BP 72423 44047 Nantes cedex 1, France)

Echantillon 17 villesLa lecture des pages régionales de son quotidien, ou l'écoute des actualités régionales télévisées, ne favorisent-elles pas une forme de "régionalisation" de la pensée qui fait obstacle au recul indispensable à une réflexion vraiment autonome, y compris et peut-être surtout lorsqu'elle porte sur la région ?

Nous éviterions pourtant beaucoup d'erreurs en analysant les mouvements qui traversent ou  transforment la Bretagne dans les perspectives géographiques et historiques les plus adaptées à leur compréhension.  Il y en a souvent plusieurs.

La compréhension de la fameuse "fracture" entre l'ouest et l'est bretons ne peut ainsi être séparée de celle de l'immense ratage de l'urbanisation de la France depuis le milieu du dix-neuvième siècle.

La centralisation du transport de masse né à cette époque - avec le train - a polarisé l'exode rural dans ce pays au profit de la région parisienne et des nouvelles administrations : chemins de fer, poste, école, armée et administration coloniales, voire missions catholiques... Cette polarisation a retiré à toutes les régions à dominante rurale une population qui a manqué à la fois à leurs campagnes et à leurs villes. Aux campagnes parce qu'elles se sont vidées, aux villes parce qu'elles n'ont pu accueillir localement qu'une infime fraction de la population que le progrès des techniques agricoles et le recul de la mortalité à tous les âges ont rendu excédentaire.

Contrairement à la Bavière, au Piémont ou à la Catalogne, dont les villes - grandes et petites - ont été les principales bénéficiaires d'un exode rural de proximité, la Bretagne a vu ses jeunes quitter massivement la terre, et ses villes n'en ont vu que très peu arriver.

Certes, nos villes ont connu une certaine croissance, mais elles la doivent principalement au fait de n'avoir pas connu le départ massif de leurs jeunes.

Département breton le moins peuplé à l'origine (369 000 habitants), la Loire-Inférieure était aussi le plus urbanisé : Nantes comptait 77 000 habitants. Elle a largement échappé aux ponctions massives de l'exode rural, que ses industries ont contribué à fixer (conserveries, construction navale...). Un certain apport extérieur ne doit pas faire oublier un solde naturel très positif, principal facteur du passage de la Loire-Atlantique au premier rang des départements bretons par la population : ses jeunes y ont le plus souvent eu leurs enfants sur place, de génération en génération.
carte france lumiere B5 NotrePlaneteA l'inverse, département breton le plus peuplé à l'origine, les Côtes-du-Nord (504 000 habitants) ne comptaient aucune grande ville (8 000 habitants à Saint-Brieuc). L'exode rural l'a frappé de plein fouet, ses gros bourgs n'en ont accueilli que des miettes et ont continué à vivoter doucement, sans échanges significatifs ni entre eux ni avec une campagne désertée, où l'allongement de la durée de la vie a caché pendant un siècle le déclin inexorable des naissances. Et les Côtes-d'Armor sont aujourd'hui notre département le moins peuplé.

Les franges intérieures du Finistère et du Morbihan ont connu le même sort.

C'est ce qui fait du "Centre Bretagne" la région sinistrée que nous connaissons aujourd'hui : sa population manquante n'est pas principalement passée en Loire-Atlantique  ou plus tard à Rennes (ou d'une manière modérée) : elle est allée produire et se reproduire beaucoup plus loin.
Eu égard à l'urbanisation telle qu'elle a pris forme dans le reste de l'Europe, les anciennes grandes villes françaises sont en fait pour la plupart sinistrées1 et ont, dans les régions jadis les plus rurales, été incapables elles aussi de tisser entre elles et avec leur environnement des échanges significatifs et mutuellement enrichissants. Les transversales s'y sont longtemps perdues en chemins ruraux, jusqu'à ce que la voiture vienne corriger en partie les dégâts de la centralisation ferroviaire.
Bretagne Natalite 2008 b5La pensée "régionalisée" au quotidien ne perçoit pas cette profonde unité de sort des Bretagne urbaine et rurale. Elle pousse à voir dans la Bretagne urbaine d'aujourd'hui la source d'une désertification dont elle est plutôt le fruit, et à rechercher dans un "plus de Paris" désespéré une protection contre un "écran" haut breton (entre quoi et quoi ?) qui s'est pourtant avéré incapable de faire barrage à l'aspiration francilienne. Laquelle fonctionne plus que jamais à plein régime2, branchée sur les emplois dès leur création.

Elle se fait de deux villes "poids plume" européennes le fantasme de métropoles envahissantes et complices  qui seraient en train de se rejoindre, alors qu'elles sont toujours séparées par  une centaine de kilomètres3 et deux siècles d'isolement départemental.
Elle conduit à repousser éternellement la modernisation des transversales péninsulaires qui, asphyxiées par la désertification, se sont transformées en obstacles au partage local de la population, des activités et des relations avec le continent et le monde.

Bref, non seulement la France a raté son urbanisation (enfin, pas pour tout le monde !)  et plus encore la nôtre, mais ce ratage même nous empêche de voir le mal s'étendre et nous le fait prendre pour la bouée salvatrice...

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(1) - A commencer par Nantes, dont la population n'a été multipliée par 3,5 que grâce à l'annexion de Chantenay et de Doulon en 1908, quand les autres anciennes grandes villes européennes ont vu la leur multipliée par 10 ou 20, voire plus, sans désert autour, et sans compter les agglomérations !

(2) - En témoignent les programmes Grand Paris, LGV, l'extension continue des plateformes aériennes parisiennes depuis cinquante ans.

(3) - Extraite de l'Atlas départemental de la Loire-Atlantique, disponible sur le site du Conseil général, cette carte en ligne montre que l'urbanisation du département - qui a doublé sa population depuis la 2ème guerre mondiale - se poursuit à partir des villes et bourgs existants (taches rouges) sans que l'axe Nantes - Rennes soit particulièrement privilégié.

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Illustrations : En haut évolution en deux siècles du classement interne d'un échantillon de 17 villes européennes, montrant la chute rapide des villes françaises avec la centralisation du transport de masse. - Au milieu, carte de la pollution lumineuse de nuit, qui fait ressortir l'opposition Bretagne centrale / périphérie. - En bas : carte de la natalité en Bretagne, quasiment superposable à la précédente.

 

Tag(s) : #Centralisation

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