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Jean-Guy Talamoni, président indépendantiste de l'exécutif corse

Jean-Guy Talamoni, président indépendantiste de l'exécutif corse

Dans Ouest-France daté du 19 janvier, une déclaration de Jean-Guy Talamoni sert de titre à une surprenante attaque du journaliste Michel Urvoy contre l'exécutif corse. Mais on a le droit d'y lire tout autant une attaque contre tous ceux qui ont conscience d'appartenir en France à une minorité nationale et le disent haut et clair quand l'occasion se présente. Belle plume éditoriale du quotidien rennais, Michel Urvoy n'adresse-t-il pas en premier lieu une sorte de mise en garde à ceux de ses lecteurs - ils sont nombreux à le penser - pour qui la France n'a pas vraiment le comportement d'un pays ami de ses minorités, et singulièrement de la Bretagne comme de la Corse et quelques autres.

Pour prendre notre cas, la légende politique française voudrait que la Bretagne ait cessé d'être une nation le 4 août 1789, lors du fameux vote de l'Assemblée Constituante sur l'abolition des privilèges. La notion de "privilège", comprise généralement aujourd'hui comme "avantage injustifié", donc générateur d'inégalité, s'entendait alors, conformément à l'étymologie du mot, comme s'entend aujourd'hui l'expression "statut particulier". Certaines provinces, la noblesse ou le clergé disposaient effectivement de statuts particuliers et donc de "privilèges"1 qu'il s'agissait bien d'abolir.

Le problème est que si le vote du 4 août a bien supprimé les statuts particuliers, il n'a aucunement supprimé - ni même voulu supprimer - les inégalités sociales (avantages injustifiés). Chacun peut s'en rendre compte, et c'est ce qui fait tomber l'argument anti-autonomiste souvent utilisé lui aussi selon lequel vouloir l'autonomie de la Bretagne c'est vouloir retrouver les inégalités sociales associées jadis aux statuts des uns ou des autres. La naissance est aujourd'hui, plus encore que sous l'Ancien Régime, un terreau fertile d'inégalités injustifiées. Il serait sûrement apprécié que les Jacobins soient aussi sourcilleux sur la suppression de ces inégalités qu'ils le sont sur ce qui ne sont en réalité que des différences.

Que les Corses parlent corse dans leur assemblée n'a rien de socialement inégalitaire. C'est la contestation de leur droit d'être eux-mêmes chez eux qui est inégalitaire. Les mêmes observations sont valables chez nous, ou pour le refus de consulter les citoyens sur les contours de leur région. C'est le rejet de la différence sous prétexte d'égalité qui est un abus injustifié.

En jugeant dangereux le propos qui consiste pour Talamoni à qualifier la France de "pays ami", parce que cela en fait un pays étranger, Urvoy légitime en quelque sorte le refus français de droits pour ses minorités. C'est leur existence à elles qui est aujourd'hui dangereusement menacée par leur négation. Le jacobinisme est coutumier de ces inversions des responsabilités. Ainsi, alors que la centralisation des transports a créé une région parisienne hyper-favorisée - d'où sa croissance et les hauts revenus qui y sont distribués - la propagande jacobine claironne que c'est elle qui entraîne l'économie française !

Le 4 août n'a pas changé la nature de la Bretagne, que la dictionnaire d'Ogée, imprimé à Nantes avec l'approbation du pouvoir central (alors royal), qualifiait comme tout le monde de nation, et qu'une ordonnance de Colbert rangeait en 1687 parmi les provinces "réputées étrangères".

On notera au passage que la classification reprise par Colbert s'appliquait à l'origine aux provinces qui avaient refusé de cotiser pour la libération du roi Jean II le Bon en 1360, époque où la Bretagne était de fait un État indépendant2, n'en déplaise aux juristes royaux. La carte ci-dessous, où ces provinces apparaissent en vert, témoigne assez de ce qu'étaient réellement ces provinces, qui ne se considéraient elles-mêmes pas comme françaises. Il s'agissait en 1687, pour le pouvoir royal représenté par Colbert, de légitimer des taxations douanières plus élevées entre ces provinces et le reste du Royaume. Comme quoi les statuts particuliers ne sont pas forcément des avantages !

Même relayées par Michel Urvoy, les craintes jacobines reposent sur la volonté de pérenniser les inégalités territoriales nées principalement de la centralisation des transports.

La France, amie des ses minorités nationales ? La mauvaise grâce qu'elle met toujours à les reconnaître - ce qui serait sans doute un premier pas décisif - ne plaide pas aujourd'hui pour une réponse positive.

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(1) - L'argument autonomiste fréquemment avancé selon lequel la Bretagne n'avait pas de "privilèges" mais des droits n'est ainsi pas réellement justifié.

(2) - La reconnaissance de droit (par le pape) n'interviendra qu'un peu plus tard, mais de nombreuses relations diplomatiques existaient entre le Bretagne et les autres pays d'Europe.

 

La vraie question : la France est-elle vraiment un pays ami de ses minorités nationales ?
Tag(s) : #Minorités, #Discriminations, #Inégalités, #Centralisation, #Découpage régional

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